lundi 5 février 2007

N° 23 – Le philosophe du cœur déclare son choix

Dans un étonnant article paru dans Le Monde du 30 janvier 2007, André Glucksmann annonce et explique pourquoi il « choisit Nicolas Sarkozy ». Alors que Bernard-Henri Lévy se tait et que Finkielkraut se tâte encore, voici donc l’un des trois mousquetaires de la « Nouvelle Philosophie » embarqué aux côtés du nain magyar, et en bonne compagnie : Johnny Halliday, Max Gallo et Doc Gynéco.
Glucksmann précise : « Jamais au cours d'une vie longue et pleine d'engagements, je n'ai pris publiquement parti pour quelque candidat, sauf au deuxième tour de mai 2002. Fils de juifs autrichiens qui combattirent les nazis en France, ce pays est mon choix et la gauche ma famille d'origine. C'est pour elle que, depuis quarante ans, je ferraille contre ses pétrifications idéologiques (soutien à Soljenitsyne, aux dissidents antitotalitaires de l'Est, critique des oeillères marxistes). »
Glucksmann explique qu’il a « un temps rêvé d'une candidature de Bernard Kouchner, restituant à la gauche française une dimension internationale perdue. Veto d'un PS effrayé par l'audace de l'électron libre. J'aurais aimé un ticket Sarkozy-Kouchner. » Et il ajoute : « En prenant position pour le premier, je vais perdre des amis. Ma décision, faite de douleurs anciennes et de perspectives nouvelles, est réfléchie. »
À en croire André Glucksmann, Sarkozy, dans ses discours électoraux, renoue avec les traditions de la « France du cœur », celle de Victor Hugo, Jean Jaurès, Georges Mandel, Jacques Chaban-Delmas, et Albert Camus (drôle de mélange !)
« La rupture à droite (représentée par Sarkozy, AEK) embrasse la politique internationale non moins que l'intérieure. Curieux avatar du "gaullisme", le fétichisme conservateur cultive le primat des États, quoi qu'ils fassent. Cette Realpolitik sacrifie notre histoire et notre rayonnement aux intérêts à courte vue de ventes d'armes et de contrats pétroliers. A la chute du mur de Berlin, nos dirigeants firent la moue, puis soutinrent leurs alliés génocidaires du Rwanda et décorèrent Vladimir Poutine de la grand-croix de la Légion d'honneur. Curieuse évolution qui fit de la patrie des droits de l'homme l'apôtre des ordres établis.
« Une France généreuse pourtant n'oubliait pas les opprimés : boat people vietnamiens fuyant le communisme, syndicalistes embastillés de Solidarnosc, "folles de Mai" sous le fascisme argentin, Algériennes en butte au terrorisme, torturés chiliens, dissidents russes, Bosniaques, Kosovars, Tchétchènes... Dans nul autre pays, on ne parla autant de ces monstruosités et de ces résistances. La possibilité de s'ouvrir fraternellement au monde est inscrite dans notre patrimoine culturel, voyez Montaigne, voyez Hugo, voyez les French doctors et leurs émules. Aucune fatalité ne condamne nos compatriotes à bouder tous azimuts, à vitupérer le "plombier polonais", à se couper du monde.
« Nicolas Sarkozy est le seul candidat aujourd'hui à s'être engagé dans le sillage de cette France du coeur. Il dénonce le martyre des infirmières bulgares condamnées à mort en Libye, les massacres au Darfour et l'assassinat des journalistes, puis énonce une règle de gouvernance fort éloignée de celle de Jacques Chirac. "Je ne crois pas à ce qu'on appelle la Realpolitik qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner un seul contrat. Je n'accepte pas ce qui se passe en Tchétchénie, parce que 250 000 Tchétchènes morts ou persécutés ce n'est pas un détail de l'histoire du monde. Parce que le général de Gaulle a voulu la liberté pour tous les peuples et la liberté, ça vaut aussi pour eux... Le silence est complice et je ne veux être complice d'aucune dictature", a déclaré le président de l'UMP le 14 janvier. »Mais notre philosophe n’est pas un béni-oui-oui. Conscient qu’ « en prenant position pour » Sarkozy, il va perdre des amis », il ajoute : « Ma décision, faite de douleurs anciennes et de perspectives nouvelles, est réfléchie. Je ne partage pas toutes les options du candidat UMP. Exemple : les "sans-papiers", je souhaite une régularisation plus ample, fondée sur des critères d'humanité mieux respectés. Voter n'est pas entrer en religion, c'est opter pour le projet le plus proche de ses convictions. »Et voici la chute magnifique de cette profession de foi : » L'humanisme du XXIe siècle s'abstient d'imposer une idée parfaite de l'homme. Garde-fou contre l'inhumain, en nous et autour de nous, il ne peut se satisfaire de déplorer les victimes et de recenser morts ou laissés-pour-compte. Récusant l'indifférence coupable et la manie doctrinaire, l'humaniste s'obstine - lutte sans cesse recommencée - à "faire barrage à la folie des hommes en refusant de se laisser emporter par elle" (discours du 14 janvier). Le "murmure des âmes innocentes" que Sarkozy entendit à Yad Vashem lui dicte cette définition de la politique. Depuis toujours, c'est ce murmure qui porte ma philosophie. »
Élève de Raymond Aron, André Glucksmann n’en finira pas de nous étonner. Ce qui semble le motiver avant tout, c’est la honte. La honte d’avoir été maoïste. « Mon engagement «maoïste» à la française, si bref fût-il, me fait encore monter le rouge au front », déclarait-il au Figaro en septembre dernier (
http://www.lefigaro.fr/debats/20060909.FIG000000546_andre_glucksmann_mes_annees_maoistes_me_font_toujours_honte.html ). Cet engagement maoïste connut son apogée en 1972, quand notre philosophe – c’était avant qu’il découvre le Goulag grâce à Soljenitsyne – commit avec ses camarades maoïstes de la Gauche Prolétarienne un numéro spécial de la revue fondée par Jean-Paul Sartre, Les Temps Modernes , intitulé « Nouveau fascisme, nouvelle démocratie », où l’on expliquait que la France de Pompidou vivait sous un « nouveau fascisme » auquel il fallait opposer une « nouvelle Résistance ».
Mais c’était il y a trente-cinq ans et il y a donc prescription. Depuis lors, Glucksmann s’est refait une virginité impériale et est l’un des plus fervents défenseurs de la « guerre contre le terrorisme » menée par George Bush, en Iraq et dans le monde*. Tout en cultivant soigneusement sa petite différence : curieusement, il exempte les Tchétchènes de l’accusation infamante d’être des terroristes et dit soutenir leur combat contre les occupants russes. Et c’est semble-t-il les phrases de Sarkozy sur les « 250 000 Tchétchènes morts » qui ont emporté l’adhésion de notre philosophe. Lequel semble avoir oublié que les phrases de discours électoraux ne portent aucunement à conséquence.
Le nain magyar a donc maintenant dans ses supporters un chanteur de rock vieilli et exilé, un rappeur mou, un historien de gauche et un philosophe du cœur. Il ne lui reste plus qu’à trouver une danseuse-étoile, un chanteur d’opéra et un grand cuisinier.

* Dans un réponse à Glucksmann, parue dans Le Monde du 6 février, l’écrivain Jean-Marie Laclavetine écrit : « Votre jeunesse s'est vouée à d'horribles idoles, cependant vos égarements passés ne vous empêchent pas de prétendre continuer à éduquer le peuple. Comme hier, il vous faut un puissant à aduler, un méchant à honnir, et des oreilles complaisantes pour y déverser vos vastes théories. La gauche française s'est misérablement "repliée sur l'Hexagone". Que n'a-t-elle pris exemple sur vous, qui arpentez d'un pas martial la planète en flammes ! On vous a vu, avec quelques-uns de vos camarades, parader devant les chars américains qui partaient écrabouiller une armée de gamins irakiens munis de pétoires, pour la plus grande gloire de l'Occident chrétien, dont vous êtes devenu un apôtre ardent (et pour le plus grand bénéfice des islamistes qui sont votre prochaine cible. Tremble, Oussama !). »
Bonne semaine, quand même !

Que la Force de l’esprit soit avec vous !
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