mardi 6 mai 2014

N° 141 - Égypte : en attendant le prochain Pharaon (bis)

Eh oui, mes amis! Votre Kayman chéri est de retour, après trois ans d'absence où je vous ai manqué cruellement, mais ne vous inquiétez pas, je suis toujours vivant, et avec toutes mes dents. Vous retrouverez désormais mes Coups de dent hebdomadaires chaque mardi en milieu de journée (13 heures en Temps universel). Pour fêter mon retour, je vous propose de nous pencher ensemble sur le n°1 du Karakouz arabe, le Maréchalissime Abdelfattah Al-SiSSi, candidat au trône de Pharaon de la Vieille Égypte, que je n'appellerai désormais que SSS (Super-Salopard Suprême).
 
D'abord quelques remarques linguistico-historiques.
Ce nom de Sissi a fait couler beaucoup d'encre depuis que le général (autopromu maréchalissime après son putsch) est apparu sous les projecteurs mondiaux. Je vous livre le plus marrant :

http://a406.idata.over-blog.com/540x404/0/56/29/47/Egypte/18-f-vrier---Alexandrie-12--palais-Montazah-.JPG
"Le fait est peu connu mais Elisabeth Amélie Eugénie de Wittelsbach, duchesse en Bavière, a fait un joli voyage à Alexandrie, en Égypte dans les années 90 (1890, les années). En effet, elle avait tout un lot de réductions de Thomas Cook Voyages et il fallait absolument l'utiliser avant qu'il ne soit périmé. A Alexandrie, où aller sinon au palais d'Abbas II, dernier khédive d'Égypte (qui reçut d'ailleurs en 1897, la Grand-croix de l'Ordre impérial de Léopold d'Autriche -authentique, vous pouvez vérifier) ? Séjour merveilleux agrémenté, selon la légende locale, d'une fougueuse et torride liaison avec Abdel Mouloud Ben Mohamed, le guide mis à sa disposition. Lequel guide, contrairement à de tenaces ragots, n'était pas eunuque. Bien au contraire. Ebloui par la beauté de sa princière conquête, notre homme changea de nom et devint Abdel Mouloud Al-Sissi.
« C'est lui ? ». « C'est lui ». Eh oui, l'ancêtre du général Abdel Fattah Al-Sissi, le nouvel homme fort de l'Égypte, le tombeur du président islamiste Mohamed Morsi. Vous ne me croyez pas ? Vous devriez. Quoiqu'il en soit comme il est dit dans le chef d'œuvre de John Ford, L'Homme qui tua Liberty Valence, « quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende »." (Eric Azan,, 5/7/2013)
En argot anglo-US, "sissy" veut dire "femmelette, lavette, pédé", c'est l'équivalent de l'arabe "tahane". Ce qui a conduit le dessinateur espagnol Josetxo Ezcurra à faire cette terrible caricature :
"Un pédé, oui, mais notre pédé": allusion à une phrase attribuée au président Roosevelt à propos d'un dictateur sud-américain (Trujillo de Saint-Domingue ou Somoza du Nicaragua):"C'est un fils de pute, mais c'est notre fils de pute".

Une autre perle sur notre sissy:
"Sa mère serait une juive d’origine marocaine, d’après des sources citées par le quotidien égyptien Al Yaoum Sabiâ (Septième jour). Malika Titani, Marocaine de confession juive originaire de Safi, aurait épousé en 1953 le père d’Al Sissi. Son général de fils est né en 1954. En 1973, elle aurait renoncé à sa nationalité marocaine, pour que son fils puisse intégrer l’école militaire. Selon l’information révélée par l’observatoire islamique de lutte contre les manipulations médiatiques, l’un des oncles maternels du puissant général vivait encore à Marrakech, dans les années 1980."
C'est devenu une habitude dans le monde arabo-islamique : attribuer des origines juives aux grands hommes. On a connu ça avec Kadhafi, on entend ça en Turquie à propos de tel ou tel homme fort. J'ignore la véracité de ces "informations", qui de toute façon n'apportent rien à la compréhension de la situation égyptienne.
L'Égypte est, avec la Chine, le pays qui a la plus longue histoire d'appareil étatique (presque 5 000 ans) et donc, sa bureaucratie civilo-militaire est l'héritière de la plus longue tradition d'exercice du pouvoir sur terre. C'est dire que les hommes qui tiennent le manche sont des orfèvres de la perversion, du coup tordu, de la manipulation. Les événements qui se sont succédé en Égypte depuis janvier 2011 en sont l'illustration éclatante. Résumé :

1-Une "révolution assistée" éclate en janvier 2011 et – miracle – passe de facebook à la rue. Moubarak est destitué et, à la différence de Ben Ali – évacué par ses protecteurs vers l'Arabie saoudite -, il est emprisonné. Le terrible SCAF assume dès lors le pouvoir directement et ouvertement. Ce SCAF –Conseil suprême des Forces armées – est la Coupole militaro-mafieuse qui tient les rênes du véritable pouvoir – l'État profond – depuis la mort de Nasser. C'est cette Coupole qui a mis Sadate, puis Moubarak puis Tantaoui et enfin SSS sur le trône.
2-Rapidement, le SCAF s'est rendu compte qu'il ne pourrait pas éviter des élections – présidentielle, parlementaires – et qu'il avait à faire preuve de ruse pour casser le mouvement populaire révolutionnaire qui avait déferlé dans tout le pays. Il a opté pour la tactique la plus perverse qu'il pouvait imaginer : favoriser l'arrivée au "pouvoir" des Frères musulmans, pour leur faire endosser la responsabilité de la répression sanglante contre les gueux révoltés, afin de casser le mouvement populaire entre "religieux" et "laïcs", "islamistes" et "salafistes" et de se débarrasser définitivement des Frères. Il avait pour cela le soutien d'Israël, de la Maison des Saoud et de Washington.
3-Dès qu'il a été élu, Mohamed Morsi a fait exactement ce que le SCAF attendait de lui: qu'il se déconsidère – et avec lui les frères – aux yeux de la population, ou du moins de son aile marchante, celle qui avait manifesté depuis des mois et des mois. Morsi n'en a pas raté une. Un an après son élection, il a donc été purement et simplement renversé par un coup d'État magistral et innovateur. Le SCAF a en effet refait – en dix fois mieux – ce qu'avaient fait ses semblables algériens en janvier 1992, lorsqu'ils avaient – "à la demande générale"- interrompu le processus électoral pour empêcher les islamistes du FIS     de gagner, et créé un "Haut Conseil d'État", soutenu par les "démocrates laïcs". Pour l'Algérie, on connait la suite. En Égypte, la mise en scène fut grandiose : "on" a créé un "mouvement rebelle" (Tamarrod), qui s'est chargé de mobiliser les masses pour "exiger" de l'armée – "fille du peuple", bien sûr – qu'elle fasse dégager l'horrible Morsi. Le timing fut parfait : le 30 juin 2013, des manifestations monstres exigent rien de moins qu'un putsch. Le 3 juillet, le putsch a lieu.
4-Les Frères musulmans, relativement pris de court par la tournure des événements, ont répondu comme ils ont pu au putsch : en descendant dans la rue et en faisant des sit-in. Ils n'étaient pas seuls à protester contre le coup d'État. De larges secteurs populaires et des franges de la gauche laïque les ont rejoints dans les protestations.
5- Le bilan de la répression depuis juillet 2013, est hallucinant, il tient en 5 chiffres : 3 500 morts, 16 000 blessés, 20 000 emprisonnés, 21 morts sous la torture, 1212 condamnations à mort. Depuis le 30 novembre 2013, un décret interdit tout rassemblement de plus de 10 personnes.

Face à cette situation kafkaïo-ubuesque, comment ont régi les acteurs principaux, nationaux et étrangers ?
1- En Égypte : les ténors du "mouvement-démocratique-laïc-progressiste" ont participé allègrement au massacre. Le directeur de la campagne électorale de SSS, chargé de la jeunesse n'est autre que…Mahmoud Badr, l'un des trois fondateurs de Tamarrod. Le parti Ennour (la lumière…au bout du tunnel?) vient de décider de ne pas présenter de candidat et de soutenir SSS. Et le Maréchalissime n'aura donc comme seul concurrent que Hamdine Sabbahi, le "nassérien post-moderne", dont la seule fonction sera de servir de caution démocratique à cette élection à l'ombre des baïonnettes. Le Washington Post a très justement qualifié Sabbahi de "underdog presidential candidate"(littéralement "sous-chien"=donné perdant). Et quant à l'aile marchante de la révolution de 2011, elle a subi elle aussi la répression des putschistes : le Mouvement des jeunes du 6-Avril a purement et simplement été interdit et ses porte-parole condamnés à plusieurs années de prison.

2-Hors d'Égypte : le principal soutien – financier et policier – au putsch sissiesque a été et est la Maison des Saoud, dont le général s'est empressé de remercier le patriarche – le Roi Abdallah – lors de la première cérémonie publique, très bien mise en scène, organisée après le putsch. Les capitales du "monde démocratique" – Washington et Bruxelles – se sont quant à elles contentées de faire la moue du bout des lèvres face  aux condamnations à mort et enverront bien sûr leurs observateurs grassement rétribués à l'élection du 27 mai. Les maîtres du monde ont trois préoccupations principales en ce qui concerne l'Égypte : garantir à Israël qu'à son Ouest, il n'y aura rien de nouveau; garantir le flux continu dans le canal de Suez; faire envoyer par l'Égypte un message comminatoire eux peuples de l'aire arabo-islamique : "Fermez vos gueules et rentrez chez vous, le pouvoir est au bout des NOS fusils".
Le peuple d'Égypte est à l'image de l'hippopotame du Nil, aujourd'hui disparu : il a une peau très épaisse, il met du temps à s'énerver mais quand il se fâche, rien ne l'arrête. Et face à l'hippopotame, les pharaons n'ont jamais su sur quel pied danser : pendant des siècles, ils lui ont donné la chasse, au nom de la lutte contre les "forces du mal", pendant d'autres ils l'ont adoré comme un dieu. Le prochain pharaon, SiSSi Ier, aura du fil à retordre pour éradiquer l'hippopotame.

Bonne semaine, quand même !
Que la Force de l’esprit soit avec vous !

...et à la semaine prochaine

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